18h au Sénégal

1 Mise en scène de la série

Durant ce séjour,
Vais-je croiser des moutons sur les terrasses des immeubles ? J’espère.
Vais-je manger du riz trop pimenté ? Peut-être.
Vais-je voir des hommes souriants et des femmes très élégantes ? Oui.
Vais-je avoir chaud ? Certainement,
Vais-je avoir froid ? Peut-être mais rarement.
Vais je avoir peur des moustiques ? Oui.
Vais-je dépenser trop d’argent ? Probablement
Vais-je écouter les grillons la nuit avant de m’endormir ? Le plus possible.
Vais-je danser ? Le plus possible.
Vais-je m’entendre avec mon futur ex-mari Sidath ? Le plus possible.
Vais-je croiser une de ces femmes élégantes, dans un salon luxueux, le sein nu, cherchant son fils, le trouvant sur le sein d’une autre, tandis qu’une poule s’évade en gloussant d’un canapé chinois tellement neuf qu’on n’ose s’y assoir ? C’est déjà arrivé.
J’ai déjà l’expérience de ce pays, mais, comme on ne peut pas prévoir l’avenir,
il y a deux questions auxquelles je n’ai pas la réponse :
1. Vais-je pouvoir déposer ma demande de naturalisation Sénégalaise ?
2. Vais-je avoir des relations sexuelles (ou au moins une) ? 

Réponse dans les prochains épisodes de la série 18h au Sénégal

En attendant, je vous écris d’un petit appartement confortable, choisi par Sidath, que je soupçonne être celui de sa dernière conquête. Si j’avais un peu de nostalgie, elle vient de me passer.

2 Retrouvailles

Max est assis à côté de moi sur mon pagne. Il me caresse la main, puis l’épaule, puis le bras. Il fourre son nez dans mes cheveux. Il dit que je sens bon. Je me rapproche un peu plus de lui. Lui aussi il sent bon. Sa peau est douce.
Il est 18h et je prends une photo. 
Il me dit : « Ah ! c’est l’heure ! »
Mon grand et cher ami Cheikh qui est dans la confidence pour mon journal impudique, a dû le mettre au courant. Max est un de ses amis de longue date. Je l’ai rencontré une fois à Saint Louis en 2009. Il travaille au journal Le Soleil. Il est graphiste. Il sent bon. Sa peau est douce. 

Depuis ce matin, je suis fatiguée par une courte nuit de retrouvailles avec Dakar et mes amis. Je m’étais couchée à 4h du matin alors que j’avais un peu trop bu. Nous avions diné avec Cheikh, Max et Leuz à la dibiterie de viandes grillées avant d’aller dans un de ces nouveaux bar-clubs en vogue à Dakar. Le concert de la chanteuse Daba (seconde finaliste au prix RFI de 2016, à découvrir absolument) était enchanteur. Quelle voix ! Quelle douceur ! Quelle ambiance ! Le dress code du moment est à la robe fourreau courte sur talons compensés, plus faciles d’utilisation dans les rues ensablées dakaroises que les talons aiguilles. Robes fourreaux courtes, talons hauts portés par de jeunes femmes sénégalaises, je suis certaine que vous voyez d’ici le festival de fessiers. C’est beau, c’est rond, c’est rebondi, c’est généreux, c’est attirant. Je voudrais avoir assez de culot pour y mettre la main. À 4h j’étais de retour dans le petit studio et j’ai dormi 5h comme un loir dans les draps encore chaud de Sidath et de sa dernière conquête.

Tant pis pour les attentes de Max, ce soir je me couche tôt. Demain, je dois me rendre sereine au tribunal avec Sidath pour initier ma naturalisation et notre divorce dans des services différents.

3 administration

À 9h El Hadj, un des chauffeurs de Sidath passe me prendre dans la 5 portes blanche intérieur cuir. Nous avons une matinée administrative chargée. On passe prendre Sidath à son bureau qui est accolé à sa maison familiale. Une masse de souvenirs assourdit mon attention. Lui est absent, ailleurs. Je me cale à l’arrière de la voiture et je laisse le flot mnésique me submerger en attendant les démarches administratives.

Étape 1 : Ministère de la justice pour obtenir la liste des pièces à fournir pour demander un certificat de non-renonciation à la nationalité Sénégalaise. La femme derrière le guichet, me regarde et éclate d’un rire franc. Elle appelle ses collègues. Ma démarche n’est pas banale mais je lui suis très sympathique, semble-t-il. Elle se moque de Sidath, me dit que je devrais changer de mari, qu’il est vilain celui-là, qu’il va me faire des histoires. Je la soupçonne de le connaitre personnellement. Après études des pièces fournies, la femme moqueuse nous annonce qu’il manque son certificat de nationalité Sénégalaise. Sa carte d’identité ne suffit visiblement pas.

Étape 2 : Nous nous rendons au tribunal administratif pour l’obtenir. Et, bien sûr, c’est là que ça coince ! Pour prouver qu’il est Sénégalais, Sidath doit prouver qu’un de ces parents est né au Sénégal. Mais Sidath n’a aucun des actes de naissances de ses parents qui sont tous les deux décédés. La situation semble coincée.

Étape 3 : Mairie de Dantec à Dakar, pour demander des duplicatas de certificats pour Sidath, son père et sa mère. Petite corruption en CFA : nous les aurons demain. Petit, le frère de Sidath ira les chercher. Sidath déposera alors sa demande de certificat de nationalité. Enfin normalement… Je dois avouer que je n’y crois que très moyennement.

A 13h, nous avons fini et Sidath part dans sa tournée de travail. Son téléphone a vraiment sonné tout le temps, tout le temps. Il passe vérifier des trucs, briefer des équipes, résoudre des problèmes, récupérer de l’argent. Il me quitte sans me regarder ou presque et me dit à tout à l’heure.

A 17h, je retrouve Cheikh. Nous attendons Tafa qui doit nous amener ce soir à Thies, dans sa voiture Nissan dont la climatisation est cassée. Max est sur le point de partir travailler. Amadou (son neveu) recoud un des pulls de son oncle. Cheikh somnole sous un ventilateur. Avant de partir, je décide d’accompagner Max au Soleil, le journal Sénégalais pour lequel il travail. Ça me rapprochera du Zoo de Dakar. Si je m’ennuie je pourrais toujours aller voir le lion et les singes dépressifs.

Au Soleil, j’apprends qu’en ce moment se déroule un grand sommet autour du développement durable. La première dame fait des actions en région et sous-région pour promouvoir une certaine forme d’écologie. C’est vrai qu’une des étapes de Sidath au Méridien, ce matin, s’est faite dans un salon-conférence sur les nouveaux acteurs d’un développement durable en Afrique de l’Ouest. L’écologie n’est pas encore dans les tuyaux mais on dirait qu’on en prend un peu la route. Je dis on, parce que bientôt je serais sénégalaise !

Tafa ne va pas tarder. Nous allons prendre la route sur le nouvel autoroute à Péage. Je vais regarder la pleine lune au dessus des Baobab en écoutant de la bonne musique.

4 RÊve

Je viens de finir mes bagages. Ce fut compliqué cette fois. Bizarrement, il y avait plein d’empêchements pour remplir mon sac. Mes affaires étaient éparpillées un peu partout et j’avais tout le temps l’impression qu’il manquait quelque chose. Finalement, je me suis retrouvée dans la rue grouillante de monde sous un soleil tombant. À un coin de rue, alors que je marchais sur la chaussée, j’avise une femme sur le trottoir qui parle seule. Elle est habillée en bleu foncé et porte un chapeau étrange. C’est une femme sans âge. Elle est blanche, française et elle chante : « je ne regrette rien » d’Edith Piaf. La foule, ne semble pas lui porter attention, ce que je trouve bizarre ici au Sénégal. Je la regarde en passant et voilà qu’elle m’emboîte le pas, se rapproche de moi et se met à mimer tous mes gestes. Surprise, je la regarde de plus près. Son visage est à la fois jeune et âgé et son regard est profond et incisive. Elle chante doucement : «  Non, rien de rien, non je ne regrette rien » ses yeux dans les miens, marchant à mes côtés. Face à nous un kiosque vert foncé sépare nos chemins. Comme je commence à avoir un peu peur, je décide de partir de côté gauche sachant qu’elle ne peut passer que du côté droit et ensuite de repartir dans l’autre sens pour la semer. Mais voilà qu’au moment où je fais demi-tour, elle le fait aussi. On se croirait dans la scène du miroir de « La soupe aux canards »  des Marx Brothers. La peur laisse la place à la colère et je m’approche d’elle et la toise de haut. C’est alors que je découvre que je chante moi aussi à tue tête la même chanson et de plus en plus fort, de plus en plus fort, comme si, ma vie même en dépendait. Des passants se sont arrêtés. La femme blanche a disparu. Je suis en larme dans la rue, seule, chantant comme une folle. Une vive lumière apparait devant mes yeux, je les ouvre, je pleure en me réveillant dans une chambre d’auberge à Thies. 

J’éteins la clim. J’ai froid. Mon rêve s’efface doucement. Je sèche mes yeux. Dehors, la vie est déjà levée. J’écoute. J’adore ce moment hors du temps depuis mon lit bercée par les bruits de l’extérieur. On entend les voix des femmes de ménage. Quelques enfants jouent en criant. Toujours, au loin, il y a une télé ou un radio. Le chant des oiseaux finit de m’apaiser. Une sorte de merle bleu roi est mon préféré. Parfois un mouton se fait connaître, puis un autre, puis plus rien. On peut alors écouter ce que l’on n’entend pas. Les centaines de chats des rues, les faucons, les cafards trop grands, les femmes qui se taisent, les hommes qui doutent. Et alors, le muezzin, se met à chanter. C’est beau. C’est entêtant. C’est inspirant. Mon téléphone sonne. Cheikh m’attend en bas avec Anne-Marie, la femme qu’il aime d’un amour impossible. La journée à Thies peut commencer.

Non, non, je ne regrette rien. Il va me falloir plus d’une journée et un rêve pour réussir à m’en convaincre.

Nous déjeunons chez Petit, sorte de mastodonte de 1m90 et de 100kilos et sa nouvelle femme Khady. Le tieboudien (riz au poisson) est absolument fabuleux et c’est tant mieux car j’ai, finalement, une faim de loup. 
Cheikh et Petit partent travailler et je reste avec Khady. Pour la première fois depuis mes longues années de Sénégal, je me sens à l’aise avec une femme. C’est chouette ça et en plus elle m’offre une belle robe rouge ! On discute pour tuer le temps, on s’amuse, on fait même quelques salutations au Soleil. Mais oui !

Ce soir nous resterons de nouveau à Thies. Cheikh n’a pas fini sont travail. Nous partirons demain pour Louga puis Saint Louis.

Non non, je ne regrette rien mais je me demande ce que la nuit m’apportera.

5 Musique

Avec Cheikh nous prenons un petit déjeuner somptueux sous un manguier géant, et certainement centenaire, aux racines apparentes et aux oiseaux multiples. Le lycée d’à côté n’en finissait plus d’être bruyant et il nous fallait bien de la concentration pour démêler les comptes annuels de la fondation Ando de Cheikh. Cette année, grâce à l’argent de Wilde Ganzen (une association néerlandaise), la fondation a pu faire une école de plusieurs classes, des murs aux mobiliers. Après un Dara (école coranique), une maternité et une école, en 2016, Cheikh se lance dans l’agriculture. Comme toujours nous pouvons nous disputer sur l’utilité à long terme de financements par l’Europe du développement de l’Afrique. Si les profits personnels et communautaires à courts termes, sont évidents, à long terme, ne freinent-ils pas un développement plus durable avec une mise en place d’une vraie démocratie passant par des taxes, des impôts pour que l’état puissent financer ses propres projets de développement ? Je n’ai toujours pas de réponse claire. Cheikh non plus mais il semble, en revanche, qu’il soit un peu fatigué de toutes ses belles actions.

Une fois ceci réglé, j’ai commencé à attendre. C’est fou ce que l’on peut attendre au Sénégal. Le taxi est arrivé avec 3h de retard. Et c’est juste au moment du départ vers Saint-Louis, qu’il y a un nouveau changement de programme. Cheikh doit rentrer à Dakar pour récupérer la voiture de son guide spirituel. Je suis à Thies, je veux aller à Saint-Louis et Dakar est en sens inverse. Je continue seule la route vers le nord ! Je vais passer la soirée avec Oumar dans son magasin de disques sur la presqu’ile.

La route est belle. Après la saison des pluies les baobabs sont en feuille et la brousse et verte et foisonnante. Les hautes herbes recouvrent les sacs plastiques et autres ordures en bord de route. Les faucons, les merles bleus, les corneilles à col blanc et les grues cendrées accompagnent mes 3h de voyage dans cette voiture confortable qui roule à 150 sur une route nouvellement goudronnée. C’est grisant. L’air et la poussière qui s’engouffrent à l’arrière du véhicule me font tourner la tête. Les hommes assis à mes côtés ronflent fermement. Pourquoi le chauffeur a-t-il mis des housses de sièges en moumoute de polyester façon panthère. Ok, ça donne un style mais surtout ça donne super chaud ! 

Mais rien n’entache mon plaisir quand je traverse le pont de Saint-Louis sous un ciel fâché de tombée de nuit. J’attends depuis 5 ans de retrouver le plaisir fou d’écouter sans fin de la musique avec Oumar. Il m’accueille en me serrant dans ses bras. Me fait visiter son nouveau lieu, le Ndar Ndar Café et Musique. Il vent des disques, du café bio et équitable d’Éthiopie, des jus locaux et il y fait des expos photos. C’est joli, on se croirait rue des Vinaigriers dans le 10e. Paris à Saint-Louis c’est encore mieux qu’à Paris ! Le café qu’il m’offre est super bon. Il m’entraîne à l’auberge d’à côté pour que je loue une chambre. Il monte avec moi, me dit que je suis toujours aussi en forme et en fessier. Je rougis. Il se moque de moi et se sauve. En sortant de ma douche, je décide de mettre un décolleté. 

Son magasin ferme à 20h, je pars le retrouver. En route pour la musique !

6 Mi-Chemin

J’ai dansé, j’ai dansé, j’ai dansé, j’en ai des courbatures de joie.
Nous sommes allés à un concert puis nous sommes allés en boite, puis nous avons marché dans le fraîcheur de la nuit le long du fleuve Sénégal, puis je suis rentrée à l’hôtel. De rumba congolaise en merengue, de coupé décalé en reggamuffin, nous avons dansés joues contre joues, rires contre rires. J’aime Saint-Louis.

À mi-parcours de mon voyage, il est temps de faire un point sur les deux questions initialement posées :

Côté nationalisation : 
Lundi je reprends mes démarches à Dakar. Sidath a retrouvé les extraits d’acte de naissance originaux de sa mère et de son père. Celui-ci est né français, parce qu’en 1922, année de sa naissance, tous ceux qui naissaient à Rufisque étaient français. Mais par la suite, il n’a pas fait les démarches nécessaire pour le rester. Tel père tel fils on dirait ! Entre un père français (mais pas complètement) et une mère portugaise (mais pas complètement), Sidath va devoir se battre pour prouver qu’il est Sénégalais ! Le comique absurde de la situation m’amuse infiniment mais n’a pas du tout le même effet sur le pauvre Sidath qui déteste (comme tout le monde) les méandres administratives.

Côté relation sexuelle :
Calme plat.

Je ne progresse pas à la vitesse escomptée…

Mais en attendant, aujourd’hui, en me baladant, j’ai pu voir des maisons coloniales une foule de boutiques et de restaurants, des moutons lavés dans l’eau boueuse du fleuve, des plages très sales, des pirogues colorées, un couple de français en périple, des chèvres, des poules, des pélicans apprivoisés, des vendeurs de colliers et d’œuvres d’art, et partout, l’impression qu’on m’attendait depuis longtemps. J’aime Saint-Louis.

Mon fils, Gora est arrivé hier soir de Casablanca
Mon ami, Cheikh est toujours à Dakar 
Mon futur ex-mari, Sidath mène des démarches administratives
Max prépare le Magal de Touba
Oumar m’a donné plus de 100 morceaux de musique africaine.

Ce soir je dîne dans sa famille.
Demain je pars à 8h pour le parc aux oiseaux.

7 route inverse

Quelle journée ! Quelle nuit ! Je suis épuisée !
Miraho danse bien, il aime ça et il est un bon professeur. 
Il m’a enseigné plusieurs danses de salon : valse, meringue, foxtrot… Nous avons épaté les quelques malheureux sénégalais qui n’avaient pas pu partir pour le Magal de Touba tout comme les toubabs accoudés au bar et les 7 prostituées nigérianes en perte importante d’activité dans ce Saint-Louis désert. Puis nous nous sommes amusés à mimer les paroles des tubes américains.

Après le parc aux oiseaux, je suis allée en boîte de nuit et j’y ai rencontré trois Polonais. Le hasard voulait que le jeune couple et le meilleur ami du marié partagent une grande chambre en face de la mienne à l’auberge.

Miraho est en prime soit homosexuel soit d’une politesse digne des homme d’Europe du nord ! Alors que nous avons dansé collé-serré, il n’y a eu aucun geste déplacé pas même un début de regard. Pas besoin d’éviter des baisers volés, de déplacer une main qui s’égare, de m’empêcher de sourire. S’il a regardé mon cul (comme il me l’a avoué dans un regard bien franc), je ne l’ai pas senti. Personnellement, pour moi, c’est la liberté ! Avec lui, je partage une certaine idée de la femmes mais aussi les paroles des tubes internationaux, le goût de la danse, un connaissance de l’Europe et de ses limites, des inquiétudes politiques, la possibilité de boire sans culpabiliser, l’amour de la charcuterie et de l’athéisme. Nous avons décidé de prendre la route ensemble vers Dakar.

Après une courte nuit, nous avons pris la route brûlante du désert dans un 4X4 qui nous a abandonné au milieu des dunes orangées du désert de Lompoul. Nous avons marché jusqu’au campement 150 m plus loin. J’ai dédié chacun de mes pas aux réfugiés qui traversent le Sahara. Quel courage ! Les Polonais ont poussé plus loin dans le sable tandis que je choisissais l’option paresse. Je me suis laissée tomber sur une natte de feuilles de palmes, et me suis endormie sous les eucalyptus dans le silence du désert sans vie. 

Ils m’ont réveillée tous rouges et suants et nous avons continué vers le lac rose, qui ne l’était que vaguement à cause de à la hauteur de l’eau et des nuages qui cachent le soleil depuis plusieurs jours. La chaleur y était encore pire que dans le proche désert. Aucun eucalyptus en vue mais une masse de touristes bruyants. Nous avons fui au plus vite vers Dakar où nous nous sommes séparés bon amis. 

8 gora

Aujourd’hui, rien ne compte sauf le sourire de mon fils Gora que je retrouve enfin.
Il a atterri jeudi matin pendant que j’étais à Saint-Louis et il a filé retrouver Cheikh et Max au fameux Magal Touba. Ce pèlerinage annuel vers la ville Sainte de Touba réunit les mouride, confrérie musulmane du Sénégal. Tous les ans, ils viennent rendre hommage (Magal en Wollof) à Dieu et célébrer le départ en exil au Gabon de Cheikh Amadou Bamba en 1895 forcée par le colonisateur français de quitter le Sénégal.

Après mon petit-déjeuner avec mon futur ex-mari pour faire un point administratif, j’ai accouru à l’autre bout de Dakar pour y retrouver Gora. Il était là. Il était beau. Il était souriant. Nous étions si heureux de nous retrouver. Depuis 3 ans, il vit au Maroc où il est sans emploi depuis 8 mois. Sidath a proposé de l’embaucher dans sa nouvelle société comme chauffeur. Les pourparlers devraient commencer d’ici peu.

Ce soir, je vais m’endormir tranquille, je sais que, toujours, il y aura quelqu’un qui veillera sur moi et il s’appelle Gora.

9 Mauvaise journée

C’était un matin comme les autres à Mermoz, Sicap, Dakar, Sénégal dans le petit studio que Sidath m’avait prêté. J’ai été réveillée par des pleurs. Un des nombreux enfants voisins de palier devait s’être fait mal. Gora était déjà levé et m’avait préparé un café soluble avec du lait en poudre. Il était même descendu à la boutique pour acheter une sorte de baguette blanche de la veille et de la vache qui rit. Les avions, trains d’atterrissage sortis, passaient à intervalles réguliers à moins de 50m au dessus de ma tête dans un vrombissement de kérosène et de poussière. Les enfants s’amusaient maintenant et des moutons bêlaient au loin masquant le ronron de la tv du voisin.

Ce matin, nous reprenons avec Sidath nos péripéties administratives. Le certificat de nationalité réglé pendant mon séjour dans le nord du pays, il fallait maintenant une adresse postale pour Sidath. Ce matin, il nous fallait donc obtenir du chef de quartier une attestation de reconnaissance pour obtenir de la mairie un certificat de domicile. Les factures Senelec (fournisseur d’électricité) ou Orange ne font pas foi ici. Mais voilà, Sidath ne connait pas le chef de quartier. Comment faire alors ?

Si j’avais bien dormi près de Gora, ma matinée était un peu décevante. Et le reste de la journée n’était pas plus réussie. Toute l’après-midi j’ai espéré une rencontre entre Sidath et Gora pour son prochain job, mais rien ne fût possible. Le soir, au diner, j’ai carrément quitté la table abandonnant Gora, Sidath, Jean-Marie Mouton, et le réalisateur Leuz et sa dernière maîtresse, tous éberlués. Kader, jeune producteurs de sitcom sénégalais tenait des propos antisémites au sujet des juifs en France qui, selon lui, représente une telle majorité aux postes de l’élite française que les musulmans feraient mieux de rester chez eux. D’ailleurs, selon lui toujours, les sénégalais sont seulement paresseux et il faudrait qu’ils apprennent à être un peu plus entrepreneurs. Si on veut, on peut. De toute façon, il semble que les migrants vers Europe soit un mythe. Ce n’est qu’une minorité qui part, le peuple sénégalais a compris qu’il faut vivre entre soi pour garder précieusement les traditions familiales qui sont le socle de toutes sociétés honorables. Je n’ai pas pu tenir longtemps sans commencer à m’engueuler avec lui, aidée par Sidath tout aussi furieux que moi. C’est Jean-Marie Mouton et ses deux acolytes français qui nous ont demandé de nous calmer. Il fallait rester poli et être gentil avec Kader parce que, nous ont-ils dit en off, Kader ne pouvait savoir exactement ce qu’il disait. Après tout il n’avait pas le même niveau d’études que nous. Quelle horreur !!!

Du coup, je suis rentrée au studio, seule, dépitée et énervée.
Demain est un autre jour, heureusement.

10 attendre

Aujourd’hui était un autre jour.
Aujourd’hui était un jour à attendre à la Brioche dorée de Mermoz. Toute la filière farine est détenue par les libanais à Dakar et ils ne font pas un très bon boulot mais il y a la clim et des jus de fruit frais sans glaçon.
Sidath et son petit frère se débattaient pour obtenir les bons papiers pendant que je lisais au café. Ils ont trouvé le chef de quartier et ils sont allés à la mairie puis ils sont passé au tribunal. Tous les papiers de Sidath sont déposés pour obtenir son certificat de nationalité ! Dingue !
Reste à espérer que demain, il soit prêt pour que j’aille porter ma demande d’attestation de non renonciation à la nationalité sénégalaise au ministère de la justice. Il ne me reste plus qu’à attendre de nouveau.

Ceci terminé, j’ai attendu Gora et Leuz. Comme j’avais faim, pour tuer le temps j’ai fait quelques mètres sous le soleil brûlant, en quête d’une mangue. Ne les voyant toujours pas venir, je suis rentrée m’allonger. Finalement Gora est arrivé, sans Leuz et nous sommes allés attendre à la mairie pour récupérer un dernier papier. C’est à plage que nous avons fini la journée face à la mer qui, elle, attendait le coucher du soleil.

Une longue attente débouche souvent sur une forme de lâcher prise. Le corps posé met l’esprit au repos. L’attente devient liberté et résilience. Nous sommes en vacances ! Les soucis attendent eux aussi. Le futur n’est plus que conditionnel qui arrivera peut-être ou pas quel besoin de s’inquiéter puisque de toute façon rien ne dépend de nous. On peut alors attendre sans attendre la fin qui arrivera sans même qu’on ait à y penser.

11 dernier jour

La discothèque s’appelle Le Patio. C’est une des très nombreuses boîtes du nouveau quartier d’affaire des Almadies. Gora et ses amis Abdou et Diego m’y attendent parfumés et bien habillés. Il est minuit passé et la soirée commence à peine. Des femmes à la plastique impressionnante et des hommes pour la plupart blancs sont accoudés au bar à siroter doucement de l’alcool plus ou moins fort. Tout le monde semble s’ennuyer. Personne de ne se parle. L’ambiance est sinistre. Dès son arrivée, Gora reconnait une des serveuses, puis deux, puis un autre ami etc… ça n’en finit plus. Il m’abandonne rapidement à un Diégo qui commence à me draguer. Je pars danser seule sur une piste quasiment déserte alors qu’il est déjà 1h du matin et que la boite est pleine à craquer.
Gora discute avec une des prostitués. Il lui sort sa phrase préféré : « C’est pas ma copine, c’est ma mère. L’amour, c’est dans le cœur. Ma maman, ma belle maman, je l’aime depuis 10 ans. Elle fait tout pour moi et moi je fais tout pour elle. Et maintenant que je suis rentré dans mon pays, je vais travailler et je vais prendre une maison, et je vais prendre une femme gentille qui s’occupera d’elle quand elle sera vielle. Hey ! C’est normal, ça. C’est comme ça ! ». Puis il arrive sur la piste de danse et me fait tourner sur moi-même.
Me voilà alors à rêver à une vie paisible de retraite auprès de mon fils et de sa femme. Je m’habituerais à me laver les cheveux tous les jours pour les débarrasser de la poussière, du sable, du kérosène. Je me ficherais des hommes qui parlent avec leurs bouches mais jamais avec leurs cœurs et leurs yeux. Je me battrais sans cesse pour l’égalité homme-femme. J’irais me baigner dans un océan chaud et remuant. J’aurais moins peur des moustiques. Je devrais dire Alabdoulillah et Bismillah. J’essaierais de comprendre pourquoi quand un noir tient des propos racistes ou homophobes, les expats considèrent qu’il s’agit d’ignorance ou de méconnaissance alors que s’il est français et blanc c’est un connard. Je danserais le Mablar. J’aurais moins d’amis mais j’aurais une famille. Je vivrais au jour le jour et je regarderais le temps passer en me disant que ce qui doit arriver arrivera. J’aurais chaud tous les jours et je parlerais Woloff. Et peut-être que je serais heureuse.

Ce matin, le certificat de nationalité de Sidath n’était pas prêt. Je vais laisser mes documents à Gora pour qu’il aille déposer ma première demande dès que ce fameux papier « sort » comme ils disent aussi.

Il faut du temps au Sénégal pour obtenir ce que l’on veut.
Je prends l’avion dans 4h. Demain il fera froid.

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