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AU SAUNA #1
Toute de rien vêtue, j’entre me faire suer au Sauna. Une femme y est déjà allongée. Elle se relève pour me laisser un bout de place. Son dos est couvert de baisers rouges ! Un « wow » admiratif sort de ma bouche. La femme, qui s’avère être jeune et anglophone, me répond :

  • It’s tattoos
  • Well done ! dis-je

Et la conversation s’engage. Elle m’apprend qu’elle est Serbe et qu’elle vient d’arriver en France pour travailler. Une femme plus âgée, qui était discrètement placée au fond du Sauna, s’invite dans la conversation dans un anglais approximatif. Elle nous apprend qu’elle est de Timișoara, donc en Roumanie à la frontière. Elle pouvait voir la côte Serbe depuis sa montagne juste après la large Danube. C’était beau. C’est beau!

Elle racontait et moi je traduisais, et d’un coup, nous nous sommes tues, toutes les trois ensemble au milieu de la conversation. Trois femmes entièrement nues, en sueurs, assises, le sexe exhibé, dans un silence épais, provoqué par une remontée mnésique d’un pays commun loin de leur nouveau lieu de vie.

Je ne sais pas combien de temps nous sommes restées ainsi, ni laquelle de nous rompit le respect du silence, mais nous nous sommes retrouvées d’un coup, projetées toutes ensemble dans la dernière guerre que l’Europe a connue. J’avais presque oublié la guerre de Yougoslavie. La jeune couverte de baisers ne l’avait pas connu. La vieille roumaine était encore là-bas et elle pouvait voir les chars, juste après le large Danube. Et moi, j’avais vu les images à la TV.

De la guerre aux déplacés et aux migrants, il n’y a qu’un seul tout petit pas, bien moins large que le large Danube et nous l’avons franchi. Hop hop, d’un coup, trois femmes nues dans un sauna, parlent de la France et de l’amour qu’elles ont de ce pays.

Elles disent que la France les a sauvées, que la culture française était un idéal et que c’est maintenant une réalité. Que la France reste une terre d’accueil et qu’il y fait bon vivre quand on est une vieille pianiste roumaine et une jeune artiste plasticienne serbe.

Je les écoute. Je voudrais les croire. Je voudrais me dire que la France est bien le pays dont elle parle et que j’aime autant qu’elles. Mais je n’arrive plus à ne pas voir le racisme étatique, l’administration qui prive de ces droits sans raison autre que le besoin de privation les étrangers, les législateurs hypocrites, la politique migratoire européenne. Merde ! À force, un jour, je ne saurais plus sourire ?

Les 15 min de transpiration autorisées sans danger cardiaque sont terminées et nous sortons tout habillées de notre discussion vers les douches avoisinantes qui nous laveront de tout, y compris de notre étrange intimité. Revêtues de notre pudeur, nous sortons sans un regard dans les rues d’un Paris pluvieux mais culturel à l’image de leur France.

Je viens de recevoir une lettre de notre gouvernement me demandant 720 euros d’impôts supplémentaire à payer. J’avais RDV avec un mec ce soir qui a annulé 1h avant. Sidath mon futur ex-mari devenu français arrive demain.

AU SAUNA #2
Il ne restait que 5 min et j’étais toujours seule dans cette boite portée à 70° de chaleur sèche. J’avais peine, ce matin, à calmer mes pensées.
Malgré les infos d’ARTE, malgré le thé chaud du matin, malgré un bon petit déjeuner, malgré le sport, tout mon esprit s’échappait irrémédiablement vers la disparition de mon jeune amant méchant. C’était prévisible. C’était inévitable. C’était même souhaitable. Et pour autant cette disparition prévisible, inévitable, souhaitable, m’énerve, m’inquiète et m’attriste. Environ dans cet ordre là.

Assise au chaud du bois, j’espérais une distraction pour m’évader de moi-même. Mais je restais seule. Seule face à mes idées noires que même le sauna n’arrivait pas à faire fondre.

J’allais perdre espoir quand une femme, petite, très mince et possiblement blonde, en tous les cas aux cheveux bonds balayés d’encore plus blond, vient me rejoindre. Elle est jolie. Elle est nue, toute nue, sous ses deux serviettes et elle s’adresse immédiatement à moi:

  • Vous avez déjà mis de l’eau sur les pierres ?
  • Oui, quand je suis entrée mais c’était, il y a presque de 10 min.
  • Puis-je en remettre ?

Son accent parisien du 16e sent la bonne éducation et la bourgeoisie. Du haut de sa quarantaine, elle a la beauté de ces femmes qui ont assez de temps et d’argent pour prendre soin d’elles-même correctement : sport, nutritionniste, balaye capillaire, crème de jour, de nuit, anti-ride liftante, vacances aux Maldives et UV en hivers. Je suis en train de m’extasier sur cette magnifique intrusion quand elle me regarde avec l’autorité naturelle que lui confère son rang social et me dit :

  • Vous savez que vous devriez mettre une serviette sur le banc?

Nous échangeons alors des banalités, si banales, sur l’hygiène générale et nous en arrivons rapidement à la conclusion polie que nous ne sommes pas d’accord. Mais je me suis tout de même levée pour ne pas déposer quelques unes de mes perles de sueurs sur le banc en bois, parce qu’il semble que ce soit vraiment dégueulasse. Et de toute façon, même si j’aime bien la politesse lissée et directe de cette jolie femme, il est temps pour moi de sortir.

C’est alors qu’une autre femme, très belle, grande, tatouée, possiblement homosexuelle et munie d’une serviette éponge épaisse, entre et s’assoit. Les banalités sur les règles élémentaires d’hygiène reprennent entre elles. Bizarrement la jolie femme tutoie d’emblée la nouvelle venue.

Je suis sur le point de sortir, mon temps de chaleur étant vraiment épuisé, quand la seconde femme dit :

  • Dans le centre d’accueil pour migrant où je travaille, on doit désinfecter en entier la pièce à chaque départ.
    Ah bon ! Le sauna politique est de retour !
    Je me rassois et je lui demande :
  • Vous travaillez pour Emmaüs ?
  • Non, pour la Croix-Rouge. Enfin plus précisément, pour l’ASE mais le centre appartient à la Croix-Rouge. J’y accueille des mineurs et quelques jeunes adultes.
  • Moi aussi il m’est arrivé d’accompagner des arrivants. Parfois ils ont dormi chez moi, mais je n’ai pas eu besoin de désinfecter.
  • Vous êtes vraiment folle, vous ! lance dans un sourire poli la femme blonde.
  • Accueillir chez vous des clochards que vous ne connaissez pas.

J’hésite à sortir mais j’ai envie d’être de bonne humeur. Alors je suis le mouvement de tête de la belle femme tatouée dans un même regard accusateur en répondant

  • Ce ne sont pas des clochards ! Et ceux qui dorment chez moi je les connais.
    La femme tatouée m’emboîte la parole dans un long monologue
  • Ce ne sont pas des clochards. Ce sont de jeunes hommes qui ont dû vivre dans la rue au moment de leur arrivée. La majorité du temps, ce sont des jeunes très calmes qui ont dû fuir justement parce qu’ils n’étaient pas belliqueux, mais ici on les met dans une telle situation qu’ils en arrivent, parfois, seulement parfois, à faire des petits trucs moches. Et si on désinfecte c’est parce que c’est le protocole et parce que dans la rue on peut attraper des maladies, surtout des maladies de peau. Faut pas avoir peur ! Y’a aucune raison !
    Puis elle se retourne tranquillement et me sourit et moi j’ai envie de l’embrasser. Je n’ai même pas eu a ouvrir la bouche. Elle a tout dit. C’était clair. C’était concis. C’était sans agressivité. C’était bien !

La petit blonde remercie la belle tatouée assez chaleureusement et se tourne vers moi et me dit

  • Vous avez du gel douche pour moi. Je l’ai oublié chez moi.
    Ah oui, c’est vrai. l’hygiène c’est important !
    Je lui tends un échantillon de gel douche en espérant que son hygiène mentale aura été également un peu améliorée par le monopole de la belle femme tatouée.

AU SAUNA #3
Il faisait vraiment trop chaud ce jour là au sauna. Peut-être par relation de cause à effet, j’y étais seule dans ma nudité.
J’étais partie pour 15 min de solitude active, les yeux fermés pour mieux sentir les perles de sueur s’échapper de ma peau, entraînant avec elles impureté physique et pollution mentale, quand la porte s’est ouverte.

Un bonjour à l’accent italien m’a ouvert les yeux sur une grande et jeune femme vêtue d’une mini culotte dentelle et de nombreux piercings. Son nombril, sa langue et ses deux tétons portaient tous le même bijou fait d’une barre transversale avec d’un côté une boule argentée et de l’autre un brillant, si bien qu’elle étincelait sous la lumière tamisée.

Durant 3 secondes, je me suis imaginée discrète et j’ai refermé les yeux sur ma transpiration. Mais seulement 3 secondes. Ma curiosité a en général raison, même de mes meilleures intentions.

  • Je suis navrée, mais il faut que je vous demande : est-ce que ça fait mal?

Dans un sourire magnifique elle me répond

  • Ça ne fait pas mal. Moins mal que l’épilation.
    Elle passe un doigt tout le long de sa longue jambe musclée pour bien illustrer son propos tout en continuant de me regarder. Puis elle sort sa langue et me montre son piercing.
  • La langue gonfle un peu mais pas les tétons.
    Elle touche alors ces deux tétons que je trouve, pour ma part, vraiment gonflés.

Je laisse mon regard l’inspecter avec précision. Elle ne porte pas de tatouage.
Comme si ce scénario était du déjà-vu, elle me dit :

  • Toute ma famille porte des tatouages. Mon père a les deux bras tatoués. Mais moi, ça ne me dit rien.
    Elle hausse les épaules dans un sourire de petite fille, alors que son doigt descend, cette fois, le long de son bras, puis se fixe sur sa main qu’elle masse doucement, les yeux perdus sur ma bouche.

Je ne sais pas quoi dire d’autre que :

  • Donc pas de tatouage, que des piercings.
    Tout en me sentant absolument incapable de savoir si je dois répondre à des avances sexuelles ou si je suis en train de me fourvoyer.
  • En fait, j’ai fait une croix ! Me répond-elle.

Et alors, alors, elle prend appui sur ses pieds, lève un peu les fesses, descend sa culotte dentelle et me montre un piercing qui dépasse de ses grandes lèvres charnues, roses et sans aucun poil.

Je ne sais pas quoi dire d’autre que :

  • ……
    Tout en me sentant absolument incapable de savoir si je dois répondre à des avances sexuelles ou si je suis en train de me fourvoyer.

Il est largement l’heure de sortir de cette salle vraiment trop échauffée mais je n’ose pas bouger même d’un frisson.

  • Il ne faut pas que vous soyez gênée de regarder, de me regarder. Si je voulais cacher mes piercings je ne me présenterais pas toute nue dans un sauna. Les maillots de bain ça existe! me dit la cette belle séductrice exhibitionniste.

Je me lève enfin et sors du sauna à reculons tout en la regardant étinceler dans la lumière tamisée.
Heureusement, il y avait un souci de chauffe-eau et toutes les douches étaient froides ce jour là.

AU SAUNA #4

J’étais une nouvelle fois en train de transpirer avec ferveur, quand une intrusion bruyante m’a sorti de force de ma détente. Elle était grosse, très grosse et envahissante mais avec une pointe de sympathie qui m’a fait tourner la tête. Elle était déjà luisante, avait un masque sur les cheveux, et des serviettes en nombre.

La grosse femme, tous bourrelets, cellulites et épilations exhibés, le torse bondé, la voix forte, entre avec énergie et d’un geste nous montre l’étage supérieur sur lequel elle dépose ses serviettes en disant :

  • elles ont besoin de sécher.
    Puis
  • Vous devriez vous mettre de l’huile. C’est nécessaire au sauna !
  • Ah bon ?
  • Oui. Et puis faites attention, il y a des femmes qui viennent avec des huiles essentielles qu’elles mettent sur le poil. c’est pas bon ça. C’est des cochonneries, cancérigènes ! Hein ! Faut faire attention !
  • Ah bon ?

Elle attrape ses serviettes et s’en couvre les jambes, le torse, la tête. Je me dis qu’elle va disparaître comme elle est apparue mais elle reste debout au milieu du sauna, toute couverte, à continuer à parler des ses 3 cours de sport quotidiens.

J’ose poser une question :

  • Comment avez-vous le temps de prendre, chaque jour, 3 cours, puis d’aller au sauna ?
  • Je suis fonctionnaire, je finis à 16h ! Na !

Cette grosse femme emmitouflée au milieu d’un sauna, envahissante mais sympathique, bavarde à l’extrême, qui mange bio, fait du sport quotidiennement, prodigue des conseils bien-êtres avisés, et propose à des femmes inconnues de les enduire d’huile de massage, nous apprend qu’elle est flic et qu’elle bosse à la préfecture de police, rayon reconduite à la frontière.

MERDE !!!! DOUBLE MERDE !!!

Mais que se passe-t-il dans ce sauna ?
Je lui parle. Je lui dit qui je suis. Je m’explique. Elle me regarde effarée. Elle ne s’attendait pas à trouver une ennemie par une telle chaleur. L’atmosphère devient encore plus lourde. Les autres femmes qui partagent notre espace sortent, d’un coup très pressées et nous commençons à débattre avec politesse et calme, mais nous n’avons pas la même vision du monde.

Dans le sien, il faut se méfier, se méfier, de tout le monde, parce qu’il y a des risques d’attentats fomentés par des intégristes demandeurs d’asile, surtout des afghans. Plus elle parle, plus j’ai l’impression qu’elle est en plein délire. Mais son délire est tant étayé qu’il est facile d’y croire.

Au bout de 8 min, je l’interromps et lui demande si ce n’est pas difficile de vivre dans un monde où elle se méfie de tout et de tous. Un monde fait de mensonges et de dangers. Elle s’avance alors menaçante et d’un doigt me coupe la parole pour me faire savoir que je suis une sorte de rêveuse. Les seuls dont il ne faut pas se méfier, sont les marocains !
Ah bon ?

Je tente de dire qu’il y a des lois à respecter, que les migrants, pour la plupart fuient eux-même l’état islamique, qu’il n’y a pas de raisons légales à les traiter en criminel etc… mais elle est déjà sortie.

Une douche plus tard, dans les vestiaires, elle nous apprend qu’elle est d’origine marocaine et que c’est pour ça qu’elle donne des vêtements à des associations pour migrants. Elle s’en va en me regardant et avec toute la compassion dont elle est capable, elle me conseille de faire attention, sinon il va m’arriver des ennuis. Je la regarde avec interrogation.

  • Ben oui, c’est logique, on les met dans une telle situation qu’ils sont capables de tout. Ils peuvent vous bousculer, où vous insulter, où même vous voler ! dit-elle en poussant la porte de la salle de sport.

CHEZ DARTY
Darty
Place de la république
SAV
sous sol du magasin
éclairage néon
10h37 du matin
Je m’enregistre à la borne et vais m’assoir pour rendre une cartouche d’encre. 12,99 à sauver, c’est toujours ça de pris.

Une veille femme, mince, longue, en forme, malgré les rides de son visage qui indique le contraire, lunettes de soleil et béret vissés sur la tête, me demande si je suis la dernière personne dans la file d’attente. Je lui indique la borne et lui en explique en fonctionnement. Elle disparaît immédiatement pour réapparaître 20 min plus tard.

Un couple accompagné de leurs filles dont une en poussette squattait l’espace depuis très, très, longtemps pour une histoire de balance connectée à une montre dysfonctionnelle. Je vous passe les détails techniques sans importance.
Saviez-vous qu’il existe des pèse-personnes connectés à des montres ?

Toute la famille était là pour tenter de résoudre le soucis de la montre dysfonctionnelle depuis 25 min avec la seule personne du guichet et la queue des autres dysfonctionnements s’allongeait avec insistance quand la vielle femme est réapparue. Je lui ai offert ma place qu’elle a acceptée sans enlever ses lunettes.

L’attente échauffait les énervements et un homme a commencé à s’en prendre injustement à la seule personne du guichet. J’ai tenté de calmer les esprits, tout sourire aux lèvres, en expliquant que finalement cette personne n’y était pour rien. S’en prendre à lui, ne servait à rien, si ce n’est apporter plus de tension à cet espace déjà en sous sol et déjà très mal éclairé.

La vielle femme s’est levée de sa chaise, s’est approchée de moi très près et a lancé : « Je ne veux pas parler avec des gens comme vous. ».
Elle s’est éloignée sans attendre son tour, me laissant perplexe et agressée avec une forte envie de lui faire un croche-patte.

Alors que je me remettais doucement, la voilà qui revient vers moi et m’explique que c’est à cause de personne comme moi que la France n’avance pas, l’attentisme étant la plaie qui ronge ce pays.

Mon n° s’affiche à l’écran.
Je m’excuse auprès d’elle.
Je passe au guichet.
Je me fais rembourser.
Je sors du magasin et réalise que je n’ai jamais pu voir les yeux de mon affrontement politique du jour.

Saviez-vous qu’il existe un monde dans lequel crier sur un employé du SAV de Darty est preuve d’amour de son pays ?

MERCREDI A LA BRASSERIE
Je suis assise au café. Il s’agit plutôt d’une brasserie. Une des brasseries parisiennes que nous appelons également bistrot en héritage à la présence Russe après le première guerre mondiale. J’attends quelqu’un et il se trouve qu’il s’agit de ma mère. Mais cette information n’a que peu d’importance pour la suite.

Je n’ai rien à faire que d’observer les alentours.
Rien n’attire mon attention, si ce n’est une femme, assise à ma gauche.
Elle est grosse.
Elle est très grosse et elle est habillée de blanc. Hors, comme vous le savez, si le noire amaigrit, le blanc …
Elle est donc grosse, habillée de blanc et elle mange simultanément dans un mouvement répétitif deux glaces, une au chocolat et une autre au café ou à la praline recouverte de chantilly.

Elle est donc grosse, vécue de blanc et, il faut le préciser à cette étape du récit, qu’il est 16h.
Elle est grosse, très grosse, c’est à peine l’heure du goûter, elle mange deux glaces et son ventre démesurément large l’empêche d’approcher sa chaise de la table, si bien qu’elle doit allonger les bras plus que d’accoutumée pour manger.
Elle est si grosse et au milieu de l’après-midi, elle mange avec langueur et délectation deux glaces en simultané, en avançant à chaque fois les bars intensément pour atteindre les coupes bénies.

Et moi, je la regarde. Je la regarde avec envie, et je me dis : voilà une résistante, une résistante à la dictature de la bonne santé et des codes de beauté actuelle. À moins qu’elle ne soit juste désespérée.

Derrière moi, deux femmes discutent de leur dernière confession. L’une d’elle doit dire deux Pater !
Je ne sais pas de quoi elles parlent. Je ne suis pas du tout forte en religion mais il me semble que la grosse femme qui mange avec précision, langueur et délectation ses deux glaces en avançant les bras plus que d’accoutumée est bien plus amusante, attirante et vivante.
Pour autant, je ne sais pas si en sortant cette grosse femme ne va pas aller à l’église la plus proche se laver du péché de gourmandise, mais je sais que le tout petit monde que nous habitons est truffé d’ambiguïtés, et que ça, ça m’amuse follement !

DANS LE MÉTRO

  • Je vais la baiser ta mère. T’entends connard ? Je vais la niquer…
    Silence total en réponse
    On entend seulement quelques fins de notes des écouteurs voisins. L’agresseur s’éloigne de sa proie et continue d’avancer dans la rame de métro, demandant 7 euros parce qu’il a marché toute la nuit, comme si il y avait une relation de cause à effet évidente entre la somme demandée et son manque de sommeil.

Il est 7h22 et je viens de monter dans le métro direction Gare du Nord pour aller à Lille Europe. Je m’avance dans la rame pour tenter d’éviter cet homme sale et en colère. Je trouve une place assise dos à l’action. Je ne veux pas voir.

Il est en train de s’en prendre à un autre homme avec plus de calme. L’homme lui a donné 1 euro mais il en veut plus. Il veut 7 euros. Alors c’est reparti pour une envolées d’insultes banales. Mais comme précédemment, il se tait d’un coup et reprend son chemin. En tentant de me rendre invisible sur mon siège, je me dis que sa pratique n’est pas terrible finalement. On pourrait se dire : « Tiens, ben ce matin, j’ai pas très envie de me faire agresser et insulter par un inconnu alors je vais lui lâcher 50 cts en guise de paix ». Mais je pense que les insultes n’aident pas à porter les mains au porte-monnaie.

Il avance en se désintéressant des usagers mal réveillés, arrive à ma hauteur et me tape sur l’épaule. Je tente une nouvelle fois la fameuse tactique de la morte et je ne réponds pas, espérant qu’il passe son chemin comme avec les autres.

Mais je dois avoir fait, un petit hochement de tête ou une mimique ou je ne sais quoi, en tous les cas, le voilà qui insiste.

  • Donne moi 7 euros. J’ai marché toute la nuit. J’ai même pas dormi.
    Silence de ma part, la tête baissée dans un mélange de crainte, de peine, d’énervement face à mon sentiment d’impuissance.
  • Madame, donne moi 7 euros
    Je mets la main à mon sac sans le regarder mais il me touche de nouveau l’épaule. Il veut du contact. Il a raison. Alors je lui donne 2 euros en le regardant dans les yeux.
  • Il me faut 7 euros !
  • Je ne peux pas vous les donner, regarde mon porte-monnaie.
  • J’ai besoin de 7 euros.
  • Je sais, vous avez marché toute la nuit mais je n’ai pas cet argent moi non plus.
  • Donnes moi encore 50 cts !
  • Je dois garder un peu d’argent pour moi.

Il avise mon attelle au pouce et découvre son bras crasseux

  • Regardes mon bras, moi aussi je suis blessé !
    Il s’avance de mon visage en postillonnant dans un sourire joyeux. J’en ai jusque dans les yeux. Bon ! Espérons qu’il ne soit pas trop malade.
    La personne en face de moi se lève. Il en profite pour s’assoir vivement. Il est très alerte pour quelqu’un qui n’a pas dormi. Ce qu’il veut maintenant c’est discuter et comme j’ai pas trop le choix….
  • À Marseille, on pourrait manger des sardines. Tu connais Marseille ?
  • Oui j’y vais tous les ans. Tu es de Marseille ?
  • Oui je suis arrivé il y a longtemps ici, à Paris. C’est bien. Mais y’a pas la mer.

Il a un joli sourire, les dents abîmées et la peau toute crasseuse mais il ne sent pas mauvais. Je me lève car c’est déjà la gare du nord.
Il me tend la main. Je la lui serre. Il me demande la bise. Je refuse. Il me propose de m’accompagner, je lui rappelle qu’il doit trouver 7 euros.
Il me laisse partir et au moment où je passe la porte il me lance : « T’es une petite vicieuse quand même ! Tu m’as bien eu ! Tu vas voir ce que je vais lui faire à ta sœur!»

Bon…
Je me sentais déjà un héros moderne d’avoir pu ramener le calme dans l’âme de cet homme et dans la rame de métro. Quelle arrogance d’avoir cru qu’un tout petit dialogue et une poignée de main sauraient réconcilier le pauvre, le sans nom, le clodo, le marginal, avec le monde des plus chanceux dont je fais partie.

En arrivant dans le wagon propre, silencieux, confortable et quasi vide, de la première classe du TGV Paris-Dunkerque, parmi d’autres plus chanceux, je me dit que ce marcheur de la nuit devrait travailler au contrôle des douanes ou dans un service de sécurité quelconque ou à l’entrée d’un boite de nuit sélecte… Il a l’instinct pour voir ceux qui se sentent coupables. Mais je comprendrais qu’il n’en ait pas l’envie.

SAMEDI SOIR A PARIS
Samedi soir à Paris. La ville est pleine à craquer. Il y a vraiment un souci de place dans cette capitale. Les gens boivent et mangent jusque sur la chaussée, gênant encore un peu plus la circulation des véhicules aux nombres de roues variables. Malgré le froid, la pluie et la crise économique, on sort, on s’amuse, on dépense, on rit, on drague, bref… on tente d’être heureux et, la bonne nouvelle, c’est que souvent on y arrive.

Gora, mon petit, rêve de cette Europe là depuis un moment. Il est certain que sa vie sera plus facile ici.
Il voit bien, sur ses réseaux sociaux et sur Canal+, que tout le monde sort, s’amuse, consomme, trouve aisément tout ce dont il a besoin et, a assez d’argent pour finir le mois sans inquiétude.
Il sait compter aussi : 1 euro = 655 CFA. 1 sac de riz de 30 kilo = 15 000 CFA
Même avec 800 euros par mois, il a de quoi envoyer au pays bien assez pour les sac de riz, de café et de sucre.
Et puis, lui aussi il voudrait avoir sa « success story » comme ses amis. Ceux qui ont réussi à venir, à passer, à s’échapper. Lui aussi, il veut poster une photo de lui sous la tour Eiffel, une photo sur la terre interdite par les lois internationales et la peur de perdre nos avantages.
Il ignore les difficultés que nous pouvons rencontrer ici. La vie y est dure mais pour d’autres raisons qu’il ne connait pas encore. Un jour, peut-être, il pourra venir. Il fera sa photo. Il sera heureux et puis il découvrira que tout n’est pas si facile et, peut-être, il repartira.

Hier soir, la ligne 9 du métro parisien, malgré l’heure tardive, était bien chargée. Un homme propre et plutôt beau mec, sillonne la rame en slamant un texte qu’il a écrit. Il n’est pas très bon mais il est très sympathique. Il parle à son public de neurasthéniques pour tenter de les sortir de leur isolement mental le temps d’un petit sourire ou d’un geste vers le porte monnaie. Il arrive à ma hauteur quand un jeune homme vient s’assoir à mes côtés. Je lui tends 1 euros. Il me dit merci et souhaite la bienvenue dans cette rame au jeune homme stoïque. Le Slameur s’éloignant, le jeune homme, me demande :

  • C’est qui ?
  • Il nous a chanté une chanson.
  • Il était bon ?
  • Hum ??!!
  • Ça passe quoi !
  • Ouais, ça passe.

Je remets mes écouteurs et retourne à l’isolement, mais le jeune homme, peut-être un peu saoul, est d’humeur bavarde. J’enlève mes écouteurs au moment où il dit :

  • Il gagne un peu sa vie. C’est bien ça ! C’est bien pour lui.
  • Oui !
  • La vie faut pas trop la calculer.
  • Oui ?
  • Parce qu’on va tous mourir.

Je tourne la tête enfin vers mon voisin. Il est jeune, avec des yeux marrons très clairs, la tête rasée, une doudoune kaki et des baskets assortis. Il est plutôt mignon du haut de ses 20 ans et quelque. Pourquoi parle-t-il de la mort, ce samedi soir d’une année débutante, à une inconnue, qui pourrait être sa mère ?
Il me regarde bien droit dans les yeux, sans provocation, sans agressivité, sans peine. Un regard neutre mais franc et il répète :

  • Ben oui, on va tous mourir.
  • Oui, c’est sûr.
  • Alors moi, la vie je la calcule pas trop. Sinon t’as tout le temps peur.
  • Oui ? Je ne sais pas.
  • Si j’allais pas mourir alors là oui, je vais avoir une grosse voiture et un belle maison de riche. Mais bon, comme je vais mourir, ça sert pas trop.
  • Mais vous êtes malade ?
  • Non, je dis ça en général.
  • Ah ! C’est vrai que quand on est sur son lit de mort, peut-être, qu’on ne se dit pas que notre voiture n’était pas assez grosse, ni qu’on a pas eu assez de baskets derniers cris.
  • Ben ça dépend. Y’a des gens pour qui c’est important jusqu’à la mort. Mais moi, je préfère m’occuper un peu des gars dans la galère. Comme vous, là, vous lui avez donné de l’argent. C’est bien ça !
  • Merci
  • Au bled, les gens pensent un peu plus les uns aux autres. Mais ici c’est différent. Mais bon, c’est la ville, aussi. On ne se connaît pas.
  • Oui les grandes villes, c’est plus impersonnel.
  • Le truc c’est que moi je suis français. Le bled, je le connais pas bien. Je parle pas trop la langue. Parfois je voudrais aller y vivre mais c’est pas trop possible.

Il se lève alors et me dit «Bonsoir madame. » puis il sort du métro me laissant avec toute la nostalgie de sa courte vie et une pointe de joie d’avoir eu la chance d’écouter quelques minutes un second slam de meilleur qualité que le premier. Je suis bonne pour méditer sur l’idée de frontière qu’elles soient géographiques, mentales, biologiques ou intérieures.