Prague avec Rebecca

Narod Sobe !

C’était la seconde fois que je voyais cette inscription en lettre d’or.
La première fois je n’avais pas encore 20 ans.

24 ans exactement séparent mes deux séjours à Prague, la ville Baroque. Coïncidence ou pas, j’ai eu la chance d’y voir les deux fois un spectacle au théâtre national d’or et de velours vêtu. 

Dès ma tornade automnale de travail achevée, je suis allée rendre visite à mon amie Rebecca, sa fille Magdalena et son amoureux Adam, fraîchement installés dans la capitale tchèque. 
Adam travaille, Rebecca s’installe dans sa nouvelle vie et Magdalena découvre le froid et le nom des couleurs en plusieurs langues grâce aux bâtiments verts, roses, bleus, jaune pâle de la ville. Pour nos retrouvailles à l’Est, Rebecca et moi, avons ficelé la jolie Magda à tour de rôle sur notre ventre et nous sommes parties en balade touristique dans la ville. Nous avons opté pour la « full experience » : balades en bateau, promenade en petit train, shopping dans les rues piétonnes. Nous avons échoué fatiguées mais ravies au Grand Café Orient dans la vielle ville. 

C’est là, à ce moment précis, entre le chocolat, que j’ai dûment renversé sur mes chaussures, et le somptueux cheese cake aux framboises, que la coïncidence eut lieu. 

Le téléphone sonna pour rappeler à Rebecca qu’elle et Adam était invités le soir même à assister à un ballet au fameux théâtre. Mais voilà, Adam était en shooting et ne rentrerait que trop tard et Rebecca n’avait pas de baby-sitter pour garder la merveilleuse Magda.

Il fallait que j’y aille seule. J’y suis allée et à peine assise, face à l’inscription dorée, je me suis rappelé ma première fois.

Nous étions partis avec Hamid, Mehdi, Othélo et bien d’autres à Prague en voyage scolaire. J’étais alors en Math Sup bio au lycée Fenelon de Paris. Comment ce fut possible, alors même que je n’ai jamais été en classe avec eux et encore moins l’année de mes classes préparatoires, je ne me souviens plus, mais je sais que nous y étions ensemble. Nous n’avions pas pris un vol Air France, nous n’étions pas à l’orchestre comme ce jour-là. Non, nous étions jeunes et courageux. Nous avions voyagé de nuit dans un bus couchette et nous étions de côté, tout en haut, au poulailler. Hamid qui partageait mon bout de loge, avait eu tôt fait de disparaître. Seule, je me concentrais pour essayer de comprendre le spectacle en tchèque quand je sentis une main sur mon épaule. Pensant qu’Hamid était revenu je n’y ai pas prêté attention. Mais la main est restée un peu trop longtemps sans bouger et je me suis retournée pour voir ce qui se passait. 

Othélo me regardait. Il m’a tendu un écouteur. « I love you baby », y chantait Diana Ross. 
Othélo me regardait. Il a tendu sa main vers mon visage.
Il me regardait. Il s’est approché et il m’a embrassée. Nous avons glissé sur les sièges.
Par-dessus son épaule j’ai vu l’inscription en lettre dorée : Narod Sobe ! Elle est restée comme la persistance rétinienne d’une première fois de plaisir secret dans un lieu public.

Les lumières se sont éteintes. Le spectacle a commencé. La place laissée libre par Rebecca à côté de moi ne pouvait cette fois être comblée par l’arrivée d’un bel héros de tragédie théâtrale. Peut-être que cette place restera à jamais vide. Ou peut-être est-elle vacante parce que trop emplie de souvenirs d’Othélo de passage, qui m’ont laissée finalement esseulée avec (comme souvenir) juste quelques lettres brillantes pour masquer les blessures. 

Le lendemain soir m’a ramenée à Paris. L’avion a atterri à l’heure et je me suis dépêchée de récupérer le RER. Mais voilà, avec les travaux sur les voies, pas de train. Nous étions plusieurs, ce soir-là, perdus sur le quai, sous le faible éclairage des néons, cherchant une information.
Assez vite j’ai compris ce qui se passait et je suis allée informer la masse de touristes entassés à l’entrée du quai. Une fois mis sur la bonne voie de leurs hôtels respectifs, j’ai partagé un taxi avec 2 parisiens de retour de week-end européen. L’homme avait l’air agréable, mais voilà, entre nous il y avait une jeune femme, faussement pressée et débordée qui revenait de Milan pour prendre du repos avant les ventes de collections des fêtes de fin d’année. Visiblement totalement insensible à mon humour et certainement persuadée que l’arrogance est une vertu, très rapidement nous nous sommes, par politesse, désintéressées l’une de l’autre. Je me suis alors rabattue sur le chauffeur de taxi pour échanger des banalités sur notre arrivée à Paris passablement ratée. C’est ainsi qu’une fois mes deux acolytes du RER déposés, en bas de mon immeuble parisien je me suis retrouvée assise à l’avant de la berline de Karim, marié, 45 ans, 3 enfants, ancien marseillais, à continuer de bavarder. Une autre course s’est présentée. Il a démarré, m’entraînant avec lui dans la nuit. Il paraît que c’est interdit, mais Karim semblait s’en moquer tant qu’il avait de la compagnie. Arrivée chez moi après 3h de courses parisiennes, je me suis souvenue que les surprises de ces rencontres éphémères ne me sont rendues possibles que grâce à la place libre qui m’est offerte en ce moment. Liberté contre solitude. Est-ce l’équation à résoudre?

En tous les cas, Prague est magnifique. Allez-y, vous n’y serez pas déçus et peut-être qu’à votre retour vous partagerez vous aussi un moment hors du temps dans un taxi, ou ailleurs.

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