Monsieur Traoré

Je m’appelle monsieur Traore. J’ai 35 ans. Il y a 5 ans, j’ai quitté la Côte d’Ivoire et plusieurs mois après j’ai passé la mer.

Pendant 2 ans, j’ai attendu un entretien avec un officier de protection de l’OFPRA. Maintenant, j’attends qu’ils statuent sur mon cas. Je vis dans un squat de la banlieue parisienne avec d’autres étrangers, quelques marginaux, mais pas d’usagers de drogues. Il n’y a que des hommes qui partagent un large espace, chacun sa chambre, une grande cuisine et quelques salles d’eau en commun. Il y a une fille que j’aime bien qui passe me voir de temps en temps.

Le jour de l’entretien, la peur avait éloigné le sommeil pendant toute la nuit. Ce n’était pas facile. Il m’a fallu mentir, déformer des faits, changer des lieux, améliorer le récit. Il faut se mettre dans les cases. Les entretiens personnels n’en ont que le nom. Il faut dire ce qu’ils attendent. Nos individualités sont gommées sous les préjugés, les à priori, les textes juridiques. Est-ce que cet africain de plus est véritablement en danger ? C’est à nous d’apporter la preuve de ce qu’ils savent déjà : les dictatures, la violence étatique, la corruption, les guerres, le danger, la peur… Que nous soyons dans des situations difficiles et que nous ayons tout quitté pour venir en Europe en risquant notre vie, n’est-ce pas déjà le signe que nous sommes en danger ?

Je suis rentré chez moi à pied, épuisé de stress et de doutes, et, traversant une cité, j’ai vu la fille qui j’aime bien pour la première fois au pied d’un immeuble, assise seule sur un rebord, chargée de grands sacs, la tête baissée vers ses chaussures. Elle a levé les yeux à mon passage et m’a interpellé. Il lui fallait passer un appel et son téléphone était déchargé. Elle m’a presque arraché le mien des mains et s’est éloignée, me laissant planté à côté de ses sacs. Elle faisait les 100 pas en pleurant. J’entendais par brides des morceaux de sa conversation. Il y était question de coups et blessures, de loyers impayés, de mise en danger. Quand elle est revenue, elle ne pleurait plus, elle me souriait même. Elle m’a demandé si elle pouvait venir se reposer chez moi pour la nuit parce qu’elle ne savait pas où aller. Alors nous avons marché ensemble en silence jusqu’au squat.

Ce n’est pas la première fois que je dors dans des lieux non conventionnels. En Côte d’Ivoire, après les événements de 2011, avec d’autres rebelles, nous devions aller de place en place et il m’est arrivé de dormir à même le sol, sans protection, sous la pluie et les moustiques, dans la forêt tropicale touffue ou dans des villages. Parfois, on nous hébergeait : une natte, un toit, un repas, de l’eau pour se laver.

Quand la fille est arrivée dans ma chambre, elle a posé ses sacs et elle s’est mise à parler. Au départ, ça ressemblait à une explication. L’homme avec qui elle vivait, la battait. Elle a remonté ses manches et son T-shirt pour me montrer les marques. Ce n’était pas tous les jours. La plupart du temps, il était gentil et doux mais parfois, surtout si elle sortait, ça dérapait et il devenait violent. Elle se demandait si elle devait porter plainte, mais en même temps, elle lui trouvait des excuses. Assis sur mon lit, je la regardais déambuler dans ma petite chambre. Subitement, elle s’était remise à pleurer. Les femmes qui pleurent c’est ma hantise. Mon cœur ne sait pas le supporter. Il se révolte, comme si les larmes d’une femme étaient celles de ma mère quand je suis parti, de ma fiancée le jour où je l’ai quittée, de ma sœur qui voit son mari se faire tuer sous ses yeux. Il fallait qu’elle cesse, que quelque chose se passe, n’importe quoi. Je lui ai dit d’aller à la salle de bain. Elle est partie sans discuter et j’ai changé les draps de mon lit pour qu’elle puisse y dormir. Quand elle est revenue, elle ne portait qu’un T-shirt, pas de culotte. On voyait tout. Elle s’est avancée vers moi. Je me suis écarté.

–        Tu ne veux pas de moi ? m’a-t-elle demandé

–        Je ne sais pas quelle façon de personne tu es. Tu crois que c’est comme ça ?

–        Pourquoi tu ne veux pas ?

–        Mets ta culotte. Mets ta culotte ! Et va dormir, s’il te plaît

Comme elle ne bougeait pas, j’ai sorti un truc de son sac et je lui ai lancé en lui disant de s’habiller. Qu’est-ce qu’elle croyait ? Que si je bande, mon devant va prendre les devants et que je vais forcément y entrer. Et puis je ne connaissais pas son statut de santé. 

Elle a pris le vêtement que je lui tendais, elle s’est couverte et en s’allongeant sur le lit, elle a dit : « Tu ne sers à rien ! ». Elle s’est tournée sur le côté et elle s’est endormie.

La Côte d’Ivoire n’est pas mon pays de naissance. C’est pour ça que je n’ai jamais été totalement accepté. Lors des événements de 2011, les militants de Gbagbo ont brûlé mon garage. Ce garage, c’est tout ce que j’avais. Il m’avait fallu presque 15 ans pour apprendre la mécanique avec mon oncle, trouver le bon coin à Abobo et me faire accepter. Un jour, ils sont venus très nombreux et ils ont mis le feu à tout le quartier où il y avait des étrangers. En Côte d’Ivoire il y a pleins d’étrangers parce qu’il y a du travail. Leur truc d’Ivoirité, ça ne veut rien dire pour moi. Je suis né en Guinée, je suis Malinké. Ma langue est la même que celle de Diola de Côte d’Ivoire. Mais les militants, ils ne voient pas ça comme ça. Ils disent qu’on doit partir, qu’on leur vole leurs emplois et leurs femmes. Après avoir brûlé tous nos garages, ils sont entrés dans ma cour et ils nous ont mis à genoux… bang bang bang. J’ai vu mes amis tomber au sol. Quand j’ai senti la crosse du canon sur ma tempe, je me suis levé et j’ai couru.  Si on doit me tuer, je ne serais pas à genoux. Les balles sont passées autour de moi mais aucune ne m’a touché. Quelques jours après, j’ai pris les armes et je suis devenu rebelle. Merci mon Dieu, il ne m’a jamais laissé prendre la vie de quelqu’un. Je n’ai jamais eu à viser la tête ou le cœur.

Quelques jours après, la fille est revenue et elle s’est excusée. Nous avons discuté et puis nous nous sommes embrassés. Ensuite nous avons commencé à nous voir régulièrement. Je l’aimais bien. Je l’aime bien. Elle est jolie, discrète et surtout elle est pleine d’attention. Mais quand elle boit, elle devient bizarre. Comme si elle perdait la tête. Elle se met à parler toute seule. Elle répète des trucs sur la violence des hommes et souvent elle m’insulte. Un jour, elle m’a même giflé. Ce jour-là, je lui ai dit de partir. Mais elle n’a pas bougé et elle est restée à me dire des horreurs, m’accusant de n’avoir pas de papiers, pas de situation, de ne pas la faire jouir, de ne pas me comporter comme un homme. Heureusement j’ai pu me contrôler et J’ai attendu qu’elle s’endorme. Le lendemain, elle s’est excusée et a dit que ça ne reproduirait jamais. Je voulais lui faire confiance, lui donner une autre chance. Après tout, elle sortait d’une salle expérience. Mais bien sûr, ça ne s’est pas passé comme ça, et les crises de violence ont continué.

Je suis resté plusieurs mois au Maroc avant de prendre la mer, presque 2 ans en fait. Mais un jour, je suis parti sur un Zodiac usé. Ce sont les passeurs qui décident du jour. Ils vous font d’abord attendre dans une sorte de cachette la bonne nuit. Nous sommes plusieurs et nous ne nous connaissons pas. Il parait que parfois, on peut y rester plusieurs jours, entassés, les uns sur les autres, sans toilettes. J’ai eu de la chance, pour moi ça a été rapide. Parmi nous il y avait quelqu’un qui connaissait la boussole et un autre la barre. Ce sont des migrants, des gars comme moi, qui dirigent la route. Les passeurs, ils ne viennent pas. La nuit, sur le Zodiac qui affleure la mer tant il est chargé, nous devons nous rendre invisibles. Les 14 km qui séparent l’Europe de l’Afrique sont les plus surveillés du monde et les bateaux de Frontex rodent. Les passeurs ont dit que nous avions 3h de carburant mais comment savoir si c’était vrai. Alors au bout d’une heure, quand le gars de la boussole a dit qu’il fallait éteindre le moteur pour ne pas nous faire remarquer, alors que la mer grossissait, une femme s’est mise à discuter. Elle ne voulait pas couper le moteur et moi j’étais d’accord. Mais ceux qui dirigeaient étaient têtus. La mer était de plus en plus forte et le Zodiac se remplissait d’eau. Les lumières des bateaux de Frontex apparaissaient entre le mouvement des vagues. La femme disait que le moteur ne redémarrerait pas si nous l’éteignions. Elle s’énervait de plus en plus, alors je l’ai assommée. Elle est tombée de tout son long sur les jambes des autres et elle s’est tue. Ensuite, j’ai dit au migrant qui tenait la barre qu’il fallait avancer le plus vite possible, parce que sinon, nous allions tous mourir. Et que s’il ne mettait pas les gaz, j’allais le tuer. 2 heures plus tard nous étions en Espagne. La femme n’avait pas repris connaissance quand nous avons accosté.

Je n’ai passé que quelques jours là-bas. Juste le temps que l’on prenne mes empreintes. Assez de temps pour que ce pays soit celui responsable de ma demande d’Asile en Europe. Il a fallu encore 2 ans pour que je puisse être entendu par la France.

La fille vient me voir souvent. Je l’aime vraiment beaucoup mais si ça continue comme ça, un jour, je répondrais aux coups et aux insultes. Et ce jour-là, ça ne sera pas bon pour moi. Il faudra encore que je mente aux autorités d’un pays qui n’est pas le mien, et, ce mensonge-là, Dieu ne me le pardonnera peut-être pas.

Il existe des clauses d'exclusion de l'asile. Sur le site de l'OFPRA on peut lire :

Les clauses d'exclusion existent car les agissements de certaines personnes sont si graves qu'elles ne méritent pas une protection internationale. De plus, le cadre juridique de l'asile ne doit pas constituer, dans ces cas, une protection permettant aux criminels d'échapper à la justice.

Les articles L.511-6,  L.511-8, L.512-2 et L.512-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile fixent le cadre juridique de l’exclusion, définie à  l'article 1F. Le statut de réfugié ou de bénéficiaire de la protection subsidiaire n’est pas accordé à une personne qui relève d’une clause d’exclusion.

Ces clauses d'exclusions sont listées à la section F aux sections D, E et F de l'article 1 de la convention de Genève du 28 juillet 1951 :

F. Les dispositions de cette Convention ne seront pas applicables aux personnes dont on aura des raisons sérieuses de penser:

a) qu'elles ont commis un crime contre la paix, un crime de guerre ou un crime contre l'humanité, au sens des instruments internationaux élaborés pour prévoir des dispositions relatives à ces crimes;
b) qu'elles ont commis un crime grave de droit commun en dehors du pays d'accueil avant d'y être admises comme réfugiées;
c) qu'elles se sont rendues coupables d'agissements contraires aux buts et aux principes des Nations Unies.

Ainsi Monsieur Traore, enfant soldat puis rebelle, devrait être de fait exclus de l'asile. 

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