Solitaires

À Lyon

Vu du rez-de-chaussée, on dirait un énorme sac poubelle, bourré à mort, et coincé entre les colonnes des coursives du centre d’expo. L’objet monumental doit faire des milliers de mètres cubes.

En arrivant sur la première mezzanine, on réalise qu’il s’agit bien d’un immense sac poubelle mais qu’il est, en fait, bourré d’air que lui prodigue un ventilateur par une ouverture de la taille d’une porte. Cette caverne est bien attractive et, le public, ralentissant  le pas, s’y engage par petites nuées. L’espace géant est éclairé par un spot, puissant et blafard, placé au dessus de l’unique accès. Les visiteurs font placidement le tour des lieux. Parfois déçus, parfois certains que l’artiste se moque d’eux, parfois bienveillant mais tout de même à la limite de l’ennuie, ne sachant pas bien quoi faire de plus, ils rassemblent leurs familles et amis et décident assez vite à quitter l’espace.

Mais voilà que d’un coup, la lumière et le ventilateur s’éteignent dans un puissant bruit de sous-marin. La peur s’empare des visiteurs qui cherchent à fuir. Les enfants crient, s’agrippent à leurs parents. La lumière stroboscopique qui passe du bleu au rouge et le grondement sourd des profondeurs empêchent les humains de s’entendre penser. Les groupes se sont tous reconstitués dans un réflexe de repli sur soi pendant que les parois en plastique s’écroulent sur elles-mêmes dans un bruit de froissement. S’ensuit un moment d’immobilité et de silence profond. On ne bouge plus. On attend en se tenant par la main, par le coude, par l’épaule. Et finalement, à peine quelques secondes plus tard, on se met à rire éloignant la gêne de la première stupeur. Alors, toujours plongé dans une ambiance sourde et une lumière intermittente, on s’avance lentement vers la sortie pour retrouver l’air libre de la grande verrière avant que l’ouverture ne soit totalement impraticable.

J’étais tout au fond du sac plastique quand tout s’est mis en branle. J’ai sursauté et n’ayant aucune main à saisir, je me suis rassurée en regardant les autres. Les groupes, famille ou amis, se sont resserrés les uns sur les autres, tandis que les esseulés se sont repliés sur eux-mêmes. Je suis restée un moment pour répéter l’expérience dans l’espoir de voir une famille adopter un visiteur solitaire ou un enfant se tourner vers le premier adulte sans chercher à retrouver sa tribu. Au bout de quelques temps, je me suis dit que la sensation de danger n’était pas assez définitive et longue pour que ça arrive et je suis ressortie. Juste sous le projecteur, redevenu spot blanc, une vielle dame m’a sourit et m’a dit : « vous êtes restée longtemps! Vous aimez avoir peur ? Moi j’aime bien, ça me rappelle quand j’étais jeune». Je ne l’avais même pas remarquée dans l’obscurité. Pourquoi ? Comment ? Alors que j’observais tout le monde autours de moi, en quête d’un contact, je ne l’avais pas vu. Elle ne s’est manifestée que trop tard pour me transmettre cette information importante : selon elle, la peur s’efface avec l’âge.

À Londres

Il y a bien longtemps, alors que les réseaux sociaux n’existaient pas (c’est dire que ça fait un bon bout de temps), des amoureux, des rêveurs, des optimistes, ceux qui croient aux coups de foudre, écrivaient un message empli d’espoir dans les pages du journal Libération. «  j’ai croisé ton regard bleu à la sorti du métro père Lachaise ». «  Au théâtre, hier soir, nous nous sommes souris. Je dois vous revoir » …. J’adorais les lire et, parfois, quand il y avait un n° j’appelais. Je ne me suis jamais faite passer pour celle ou celui qui était recherché.e. J’indiquais toujours que j’étais simplement curieuse d’entendre leur histoire. Il y avait des femmes nouvellement célibataires avec des enfants en bas âge, coincées dans un boulot qui ne les satisfaisait plus. Leurs temps ne leur appartenaient plus. Elles avaient besoin de rêver, d’imaginer pour continuer. Il y avait des romantiques toujours persuadés que le bonheur est dans les yeux de l’autre. Il y avait aussi de vraies rencontres, et de véritables sentiments amoureux désespérés.

Un jour, un homme m’a répondu longuement et précisément. Il avait écrit une sorte de poème assez long pour que son annonce soit plus visible que les autres. Je l’ai appelé. Au départ réticent, il a fini par tout me raconter.

À 25 ans, il avait épousé la femme qu’il aimait. Ils avaient eu 3 enfants merveilleux alors que sa carrière avançait avec succès.

Et, d’un coup, il avait eu 45 ans et un début de cancer. 
Et, ce jour là, il s’était réveillé dans une vie sans rêve.

Alors il avait quitté son job, sa femme, ses enfants et son cancer. Il est parti s’installer à Londres. Il faisait des allers retours en avion et, lors d’un vol un peu turbulent, il a rencontré une femme. Il se souvenait lui avoir parlé une bonne partie du vol. Quelque chose bougea en lui . Quelque chose qu’il n’avait pas ressenti depuis bien longtemps. La vie était de nouveau acceptable. Pourtant, dans la pagaille de l’atterrissage, il n’avait pas osé lui demander un contact. Alors, il s’était résolu à écrire ce mot au journal.

Lors de notre échange au téléphone, alors qu’il parlait d’Elle avec tant d’espoir, il a reçu un message.

  • « Oh merde ! » dit-il.
    Je me suis permise de le questionner.
  • « L’avez vous trouvée ? Me le diriez vous ? Voilà le message que je viens de recevoir. »

Il m’expliqua alors qu’une femme avait lu le message et lui avait répondu. Elle était sur le vol. Ils avaient effectivement discuté un moment. Mais ce n’était pas Elle. Non ce n’était pas Elle et pourtant cette femme en était sincèrement persuadée. Mais lui était formel, il s’agissait d’une autre. Son message venait rompre l’espoir, le rêve, les possibles. Il était tellement en colère contre cette femme qui, disait-il, le harcelait depuis quelques jours que j’ai préféré raccrocher en lui proposant un prochain appel. Ce fut la dernière fois que j’ai pu lui parler. Il ne m’a plus jamais répondu.

L’a-t-il trouvée ? Me l’aurait-il dit ? Nous ne le saurons certainement jamais.

À Paris

Il y a bien longtemps, alors que les réseaux sociaux n’existaient pas (c’est dire que ça fait un bon bout de temps), un ami était assis à l’arrière d’un bus. Les parisiens, comme lui, ont tendance à fuir le contact visuel, peut-être pour se protéger du stress de la promiscuité. Mais la RATP a décidé, personne ne sait pourquoi, de créer au fond des bus, des espaces propices à la rencontre : on y est forcé d’être assis en demi cercle, nos genoux touchants ceux de nos voisins avec l’axe de nos regards les uns dans les autres. Ce jour-là, il y avait mon ami, une femme accompagnée de son fils adolescent, un homme probablement sourd et une très jolie brune. La mère ne cessait de donner des recommandations sous forme de reproches à son fils qui souhaitait, être lui aussi, comme son voisin sourd. Les remarques étaient parfois tellement absurdes que mon ami a fini par lever la tête de sa lecture. Il vit l’adolescent honteux et la très jolie brune. Le trajet était long et le trafic était dense, si bien que la mère a pu continuer un bon moment, devant les passagers mi agacés, mi amusés à humilier son fils. Mon ami était aux anges car depuis quelques stations, s’était installé entre lui et la jolie brune une sorte de connivence et d’échange de sourires entendus. Il avait cessé depuis longtemps de porter attention à autre chose qu’à elle, quand elle sortit de son sac un stylo et écrivit un n° sur son ticket. 

Mon ami n’en pouvait plus de joie. Elle allait lui laisser le moyen de la revoir ! Il remerciait intérieurement cette mère abusive de l’avoir rapproché d’une telle beauté !

Alors qu’il la regardait, cette fois ostensiblement, il la vit se lever, le ticket à la main en s’avançant vers lui. Il tendit la main vers elle alors qu’elle déposait l’objet convoité sur les genoux de l’adolescent. La belle quitta le bus en souriant et disparut laissant mon ami, la mère et l’adolescent hébétés. Le silence qui s’en suivi était digne de l’univers du voisin sourd. La mère reprit ses esprits et les affaires de la famille d’un seul coup pour sortir à son tour. En passant, elle glissa à l’oreille de mon ami : « Moi aussi je l’avais remarquée. Elle avait mauvais genre ». C’est ainsi qu’il fini son trajet seul avec le voisin sourd comme unique recours à son désarroi.

Le long du Rhône, la Biennale d’art contemporain a fait installer un dôme en métal avec un bassin en son centre. Le bassin est rempli de vases en porcelaine blanche en forme de fleurs de nénuphar. L’eau est en léger mouvement et les vases s’entrechoquent, de-ci de-là, au hasard de leurs rencontres, dans un son de tabla. On s’assoit. On écoute en cœur le mouvement aléatoire de l’eau faire de la musique.
Recueillement, voix basse, méditation, pour certains. Visite éclair pour d’autre. Photo et vidéo pour ceux qui veulent socialiser.
Les vases se rencontrent, s’entrechoquent, se cognent et à chaque fois émettent un son un peu différent. Pas de mélodie mais une série de doux bling, de tendres blang, et quelques puissants dong… 

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